Publications scientifiques : une surproduction fatale ?
Trop nombreuses, frauduleuses ou écrites par intelligence artificielle générative : les critiques à l’égard des publications scientifiques s’accumulent à l’heure de leur surproduction. Faut-il dès lors en faire le deuil ? C’était le débat de la septième Journée science ouverte au CNRS.
Depuis de nombreuses années, il y a quelque chose de vicié dans le monde des publications scientifiques. Et ce processus s’accélère. En 2025, celles-ci approchent la barre des cinq millions d’articles inédits, quand elles n’étaient qu’un million dans les années 1980. La hausse est singulièrement forte durant la dernière décennie : les principales bases de données bibliographiques ont grossi de près de 50 % entre 2016 et 2020. Un phénomène décorrélé de l’augmentation des effectifs de scientifiques sur la même période (+ 16 % à l’échelle du globe)
Ce quelque chose, Alain Schuhl, directeur général délégué à la science (DGDS) du CNRS, met le doigt dessus : « Avec l’émergence de l’intelligence artificielle générative, nous sommes dans un système qui ne peut plus avoir les mêmes standards que précédemment puisqu’il n’y a plus d’auteur, plus de relecteur et plus de lecteur ». Une « mort annoncée des publications scientifiques » décortiquée en détails lors de la septième Journée science ouverte au CNRS le 25 novembre 2025.
Une partie de la journée était consacrée à comprendre les rouages de cette crise planétaire. Plusieurs orateurs et oratrices pointaient le rôle des usines à articles (paper mills), désormais dynamisées à l’intelligence artificielle générative. Quelle proportion des articles scientifiques représentent ces paper mills ? D’1 à 3 %, pour les estimations les plus basses. Mais ils illustrent un phénomène général, décrit par Lionel Maurel, en charge de l’édition scientifique à la direction des données ouverte de la recherche (DDOR) du CNRS
Toutefois, les paper mills et autres pratiques frauduleuses ne représentent somme toute que la partie visible – et la plus facilement décriée – de l’iceberg des publications scientifiques. La croissance phénoménale de celle-ci réside d’abord dans l’organisation de la recherche elle-même, avance Vincent Larivière, spécialiste de la bibliothéconomie à l’Université de Montréal
Surproduction et recherche plateformisée
À quoi tient ce problème politique ? À l’évaluation des chercheurs et chercheuses, encore souvent liée à leur volume de publications. « On publie plus parce qu’on est incité à l’être de manière individuelle », résume Vincent Larivière. Et ceci parfois jusqu’à l’absurde. Didier Torny, chercheur au CNRS en économie des publications
À tel point que bibliométrie et économie sont désormais indissociables, ce que rappelle dans sa carte blanche Yves Citton
Moins connu que ses congénères des industries musicales et audiovisuelles, le modèle des plateformes a dorénavant conquis également le monde des publications scientifiques. Ce qui n’est pas sans conséquences sur la production éditoriale en elle-même. La chercheuse en science de l’information et de la communication Chérifa Boukacem-Zeghmouri
Décorréler l’évaluation des publications
Dans ces conditions, y a-t-il un sens à poursuivre encore les publications scientifiques ? Invités à une table-ronde, deux éditeurs y défendent l’intérêt de ces dernières, moyennant des corrections techniques. Chargé de l’innovation produit et technologique d’Elsevier, l’un des principaux éditeurs mondiaux, Olivier Dumon annonce que l’intégrité scientifique est un enjeu réel pour le groupe avec le renforcement de l’équipe intégrité, passée de deux personnes en 2023 à 120 personnes aujourd’hui pour un investissement de 20 millions de dollars. Avec une telle équipe, « Elsevier veille au maintien des taux de rejet – autour de 80 % – des articles soumis à publication », gage de qualité des papiers publiés. Concernant la pression exercée par la surproduction d’articles sur les relecteurs et relectrices, Olivier Dumon précise qu’« un article est rejeté 2,6 fois avant d’être accepté dans une revue » et vante la création d’un outil basé sur de l’intelligence artificielle « capable d’identifier des peer-reviewers pertinents au-delà des réseaux personnels de chaque éditeur ».
Emmanuelle Jannès-Ober, représentante de l’association des éditeurs publics français
Une position trop restreinte aux yeux de Lionel Maurel puisque 90 % des manuscrits scientifiques en pré-print finiront par être publiés dans une revue. « Le peer-reviewing a perdu sa fonction première, regrette le chargé de l’édition scientifique. Aujourd’hui, un éditeur scientifique ne vend plus une qualité de la recherche, mais du prestige, c’est-à-dire une marchandise à la valeur infinie décorrélée du service rendu, sur laquelle reposent les frais de publication. Or, le peer-reviewing consiste désormais en une opération de hiérarchisation du prestige. Il ne s’agit plus de déterminer si le papier sera publié, mais où il le sera, en fonction de la notoriété de la revue ». À l’inverse des éditeurs, lui, comme d’autres intervenants, estiment que la crise de la surproduction ne sera résolue que par une réforme de l’évaluation de la recherche, découplée des indicateurs bibliométriques.
Antoine Petit, président-directeur général du CNRS, rappelle que c’est déjà le cas pour l’organisme depuis 2021 : « une réforme complète de l’évaluation individuelle des chercheurs et des chercheuses a été menée en concertation avec le bureau de la CPCN
Décorrélée de tels indicateurs, l’évaluation de la recherche peut à présent valoriser d’autres pans de l’activité scientifique que les seules publications : communications, activités de médiation, missions transverses… ou encore investissement dans la traduction d’articles scientifiques, qui faisait l’objet d’une série d’interventions. Parmi elles, Susanna Fiorini, coordinatrice scientifique de l’infrastructure de recherche OPERAS